Dahu

Fontenay-le-Comte

Dahu s'était réveillé à l'heure comme chaque matin. Il devait relever les lignes de fonds posées la veille. Tout en avalant son café, il imaginait la moisson d'anguilles qu'il allait rapporter. Hector, le patron du bar restaurant du village, lui en commanditait toutes les semaines lorsque c'était la saison.

Celui-ci confectionnait alors sa  persillade, célèbre dans tout le canton. Dahu était son principal fournisseur, car aucune autre personne que lui ne connaissait aussi bien le marais. Depuis bientôt trente ans, ce dernier avait élu domicile dans une vieille cabane, dénuée de tout confort, sur un terrain que la mairie lui avait aimablement consenti.

Certains disaient qu'il était advenu avec le temps un vieil homme acariâtre et peu fréquentable. Certes, ils ne vivaient pas comme tout le monde, mais il ne se sentait pas pour cela si différent de ses semblables. Il lisait les journaux, écoutait sa vieille radio à piles, faisait des mots croisés et encourageaient le dimanche l'équipe de foot locale. Même s'il évitait de se mélanger avec les autres, il aimait bien aller boire une fillette de temps en temps pour écouter ce qui pouvait bien se dire dans ces discussions de culs de plomb. Il écoutait tout simplement ! Les autres ne pouvaient bien entendu s'empêcher de le brocarder, mais il était rare qu'il leur réponde. Ce surnom de Dahu, il le portait tant bien que mal. Il lui venait de son enfance...

Certes naïvement, il avait vainement attendu cet animal imaginaire tout une nuit, posté devant un simple terrier naturel, persuadé qu'il allait entrevoir la petite bête dont tout le monde parlait. Cela avait bien fait rire ses camarades de l'époque. La chasse au Dahu depuis lors, il ne l'avait fait vivre à personne. Le surnom néanmoins lui était resté, bien que cela ne lui plaise point. Il avait eu tort de raconter cette histoire lors de son arrivée au village, car depuis, tout le monde le surnommait ainsi.

Désormais, il se taisait !

Chacun se demandait comment il faisait pour vivre, d'ailleurs beaucoup s'en fichait dans la mesure où il ne demandait rien. Certes, il entretenait parfois les parcs et jardins contre une participation minime de leurs propriétaires. Evidemment, il pêchait, et chassait mais était-ce suffisant ?

Dahu restait une énigme, et il aimait bien entretenir le mystère. Physiquement, il n'avait pas d'âge. Assez grand, et d'une corpulence robuste, on le reconnaissait de loin à sa façon de marcher légèrement courbé, comme s'il portait toute la misère du village sur ses épaules. Son visage était carré, mangé par une barbe toujours naissante qu'il entretenait aux ciseaux. Ses cheveux éternellement coiffés en queue de cheval tombaient le long de son échine.

Dahu se sentait bien dans la nature, il avait appris à la regarder, à l'écouter, en connaissant mieux que quiconque la flore et la faune s'épanouissant sur ses terres maraîchères. Parfois il parlait aux animaux, et on disait même au village que ceux-ci comprenaient.

Sa condition presque sauvage faisait peur. On l'accablait de tous les maux lorsqu'un évènement extraordinaire se déroulait au bourg. Il fallait dire que lorsque celui-ci partait de son rire gras et lourd, les gens frémissaient.

On le disait demi sorcier, rebouteux, parlant aux anges de l'enfer et préférant sa solitude à la vie bien ordonnée de ses compatriotes.

Lui s'en fichait éperdument !

Son existence ? C'était les fossés, le poisson, les plantes et les insectes. Ils pouvaient bien rouler dans leurs belles automobiles, ces personnes vertueuses, il savait bien qu'avec ses seuls deux pieds, il ferait plus de chemin qu'eux.

Dahu possédait son histoire au fond de son être ! Il ne la racontait pas, car elle ne concernait pas ses semblables.

Certes cela faisait trois décennies qu'il vivait de la sorte, mais personne ne savait ce qu'il avait été, ou fait, avant ce vendredi soir où il débarqua au village. Il n'était point homme à se dévoiler, Dahu savait avec expérience, que tout ce qui dans la vie était confié se retrouvait indubitablement déformé. Alors il ne disait rien, il écoutait.

Lui par contre il en savait des choses !

Depuis le temps qu'il les fréquentait ces culs-terreux, il connaissait tous leurs secrets. Et eux, le savaient aussi !

Qu'aurait-il pu dire de son passé ? Qu'il avait été marié, père d'une petite Elisa trop vite disparue. Qu'il avait fait l'armée comme engagé, usant les semelles de ses rangers en Algérie dans une guerre qui ne le concernait pas. Certes il avait combattu, torturé, tué dans une lutte ou seul le plus fort sort vainqueur. La carabine au pied de sa paillasse était là pour lui rappeler que jamais on ne le ferait prisonnier.

Qu'aurait-il pu dire à son retour à la vie civile ? Qu'il avait divorcé, et vécu de petits boulots à droite et à gauche, sans réel avenir, sans but avoué, sans espérances, sans objectifs concrets. Recherchant vainement l'amour qui le fuyait depuis trop longtemps. Avec le temps il avait opté pour cette dégaine qui ne laissait personne indifférent.

Marginal, comme il se plaisait à dire les villageois. Il ne ressemblait à quiconque, et c'était mieux ainsi.

Il avait confié sa vie à la nature, et plus particulièrement aux marais. Chaque matin il déambulait parmi ses terres humides, humant avec volupté les senteurs de glaise qui s'en exhalait. Il tendait des cordelettes, posait des tonneaux, pistait les ragondins pour en faire des succulentes terrines. Il était devenu le roi d'une contrée, ou personne n'osait s'aventurer de peur de s'y enfoncer ou bien de s'y noyer. Il se trouvait bien mieux au milieu des oiseaux, et des poissons avec ces éternels bavards, qui n'avaient de cesse de ragoter les uns sur les autres. Un jour viendrait et il le savait où il s'enfoncerait dans des terres mouillées pour la dernière fois. Il serait temps de faire ses adieux pour rejoindre ses aïeux. Jamais  il n'irait en maison de retraite, parqués comme des bêtes à attendre la mort. Il mettrait fin à ses jours sans prévenir personne, puisqu'il n'y avait personne à prévenir.

Au village, ils mettraient un bon moment à s'apercevoir de sa disparition. N'étaient-ils pas des semaines, parfois sans le voir, sans qu'ils ne s'en préoccupent. Et puis Elisa l'attendait depuis fort longtemps et devait commencer à s'impatienter !

Sa disparition permettrait aux habitants du bourg de souffler un peu. Débarrasser de sa grande carcasse encombrante, du mystère qui l'entourait, ils seraient enfin heureux et tranquilles. On en ferait une légende à raconter le soir au coin du feu.

Dahu, l'homme qui attendit un animal imaginaire toute une nuit. Dahu cet être qui inquiéta tant et si bien, que bien des années plus tard on en parle encore. Entendez-vous cette plainte qui monte des marécages lorsque le vent Est-Ouest et qui ressemble tant à son rire sarcastique. Peut-être un jour le verra-t-on réapparaître puisque l'on n'a jamais retrouvé son corps.