Rural

Fontenay-le-Comte

  • Type : texte

  • Philippe , 56 ans

Le brouillard enveloppait la campagne qui peinait à se réveiller. Le facteur commençait lentement sa tournée, les enfants embrassaient maman avant de s'enfuir dans la cour de l'école. Les lampadaires encore allumés se demandaient s'ils allaient enfin se reposer ! C'était l'hiver, dans un petit bourg Vendéen. Un petit village ou tout le monde se connaît, ou tout le monde ne s'aime pas mais, on se supporte.

Un bourg où l'on parle encore le patois local, fait de français et de François. Un dialecte que l'on emploie lorsque l'on ne veut pas que les étrangers comprennent la teneur de la discussion.

La petite épicerie ouvrait ses portes. Les premiers clients s'y engouffraient à la recherche d'un pain ou d'une boule tranchée.

Le cafetier descendait les chaises des tables tout en discutant avec Pierre, Paul ou Jacques qui sirotaient là leur premier Muscadet.

 Les parents s'enfuyaient vers la ville voisine. Le travail les attendait ! Les écoliers rougis par le froid se débarrassaient de leur cache nez devant la porte de la classe. Le brouillard ne voulait pas s'en aller, comme attiré par cette terre noire qui sent l'humidité.

Emmitouflés dans leurs lourds manteaux sombres, les anciens s'en allaient en couple vérifier le cours de la rivière. Celle-ci serpentait entre deux falaises de granit, ou la végétation s'accrochait tant bien que mal. La pêche était fermée, mais ils savaient que le cours d'eau abondait en poissons de tout genre.

Une nouvelle matinée débutait. Une journée s'enclenchait dans la brume d'une fin de nuit qui s'éternisait. Dans les prés, les chevaux galopaient. Sans doute voulaient-ils se débarrasser de cette fraîche rosée qui leur collait aux flancs. Au loin un chien gueulait, des vaches s'appelaient, des corbeaux s'envolaient.

Un tracteur passait, laissant derrière lui un sillage de cette terre embarrassante qui alourdit les pneus. Deux bigotes prenaient comme tous les matins le chemin du cimetière ; comme si celui-ci attendait impatiemment leur prière.

Un matin somme toute bien ordinaire, loin de la fureur des grandes cités tentaculaires.

Le soleil aujourd'hui brillerait par son absence ! Les nuages de terre feraient front jusqu'au soir, enveloppant le bourg et la campagne environnante dans une triste tunique mélancolique.

Il faisait froid ! Les cheminées lâchaient des spirales de fumées odorantes.

Les bûches se consumaient tranquillement en attendant d'être remplacées pour la journée. Grand-mère débutait la cuisine, en épluchant les premiers légumes. Grand-père chaussait ses lunettes pour s'enquérir des nouvelles locales !

Peu à peu, quelques automobiles tous phares allumés, apparaissaient ci et là dans un claquement de vieux moteur mal réglé.

Les gens du pays attendraient midi, le repas, le journal de 13 heures, la sieste ! Et puis ce serait le soir, la nuit, le froid, la brume. Demain tout recommencerait, inexorablement, lentement, sans heurt et surtout...sans bruits.

Telle est la campagne, tel est le monde rural.

Ils attendraient patiemment le printemps, lorsque les jours allongent et se démènent pour durer encore, et encore plus longtemps. A 11 heures, le pineau serait plus liquoreux, plus doux, plus agréable au palais. Les parties de boules reprendraient jusqu'à la nuit. Ces mêmes nuits deviendraient chaudes. On commencerait à laisser les persiennes ouvertes dans les chambres. On traînerait le soir dans le jardin, en contemplant les drôles folâtrer dans l'herbe fraîche. En s'aimant, ou en s'engueulant selon les jours. Il y a longtemps que l'on a proscrit l'amour ! Si amour il y a eu ! Chez nous on se marie pour satisfaire, pas pour déplaire. Telle est la vie dans nos contrées lointaines ! Tel est la campagne et le monde rural...

Lorsque l'été prend ses quartiers, les envahisseurs s'emparent de la forêt, de ses chemins, de ses lisières, et de ses clairières. Ils se comportent en conquérants, ignorant les lois de la nature, la salissant, la violant dans ses moindres recoins !

Les villageois voient toujours cela d'un mauvais œil, mais certains en ont besoin. Mais c'est aussi le temps des festivités, des longs repas trop arrosés, des barbecues embaumant le jardin des voisins. Les jeunes vont se baigner dans le lac, dégustent des glaces aux terrasses des cafés. Ils connaitront sans doute ici leur premier amour, celui qui normalement doit durer toujours.

Les estivants prendront peu à peu la couleur de la terre, s'enivrant de chaleur, de repos et de bonheur. Preuve que les citadins peuvent, quand ils le veulent se fondre dans le paysage. L'été et ses orages, qui rebondissent sur les falaises dans un bruit lourd de locomotive à l'agonie.

L'été ! Son 14 juillet, son 15  août, ses bals, ses karaokés.

Et puis un jour de rentrée, tout s'arrête !

La fête est terminée. La vie reprend ses droits, les anciens le chemin de la taverne, et les bigotes celui des tombes qu'il faut bien entretenir de peur de mourir à leur tour.

Telle est l'existence dans nos chaumières !

Telle est la campagne dans notre univers rural.

Et puis ce sera l'automne, et ces soirées sinistres, qui vous donnent un goût amer dans la bouche. Cette saison aphone qui rapproche de la Toussaint. En fait, chacun s'habitue à ces passages de gens qui n'appartiennent pas à la communauté. Ils font vivre la municipalité ! Plus tard la brume envahira les rues. Les lampadaires recommenceront à se poser les mêmes questions. Les chevaux continueront de galoper, les vaches de s'appeler, les chiens de gueuler au passage d'un vol de groles. N'y voyez pas de mal, nous ressemblons à personne, et c'est tant mieux, car il vaut mieux être unique que trop nombreux.